Dans la Brihadaranyaka Upanishad, le sage Yajnavalkya prend un jour une décision assez radicale : il va quitter la vie de foyer pour se consacrer entièrement à la connaissance.
Avant de partir, il annonce à ses deux épouses, Maitreyi et Katyayani, qu’il va partager ses biens entre elles. Maitreyi lui pose alors une question : si elle possédait toutes les richesses du monde, cela pourrait-il lui donner l’immortalité ?
Yajnavalkya répond très clairement que non. Elle pourrait vivre confortablement, comme vivent les gens riches, mais aucune richesse ne pourrait lui donner ce qu’elle cherche.
La réponse de Maitreyi est remarquable : si tout cela ne peut pas me donner l’immortalité, à quoi bon ? Enseigne-moi plutôt ce que tu sais.
Et c’est là que leur conversation prend une tournure pour le moins surprenante.
Yajnavalkya lui explique que ce n’est pas pour l’amour du mari que le mari est aimé, mais pour l’amour du Soi. Ce n’est pas pour l’amour de la femme que la femme est aimée, mais pour l’amour du Soi. Et il poursuit ainsi avec les enfants, les richesses, les êtres, les mondes… Tout, absolument tout, est aimé pour l’amour du Soi.
Voilà une déclaration capable de ruiner un dîner romantique en moins de trente secondes. Parce qu’à première vue, ça ressemble franchement à de l’égoïsme : « En réalité, tu n’aimes personne, tu n’aimes que toi-même. » Charmant. Sauf que ce n’est pas du tout ce que dit l’Upanishad.
Le « Soi » dont parle Yajnavalkya n’est pas la personne, l’ego avec ses préférences et son petit cahier des charges affectif. Il parle de l’Atman, notre nature fondamentale, qui est libre, complète et non séparée de ce qui est.
Lorsque quelqu’un nous est cher, nous pensons spontanément que cette personne possède en elle quelque chose qui produit notre amour, notre joie ou notre sentiment de complétude. Nous attribuons donc à l’objet aimé le pouvoir de nous apporter ce que nous cherchons.
Mais l’Upanishad retourne complètement la perspective.
Ce que nous aimons à travers l’autre, sans le savoir, est notre propre nature. L’autre semble nous donner accès à cette complétude parce qu’en sa présence, pendant un instant, le sentiment habituel d’être séparé, incomplet ou en manque peut s’apaiser.
Voilà pourquoi certaines personnes nous sont si chères. Et voilà aussi pourquoi ce qui nous était autrefois précieux peut soudain ne plus l’être. Si la joie appartenait réellement à la personne ou à l’objet, elle devrait s’y trouver en permanence et produire exactement le même effet sur tout le monde.
Or, nous savons très bien que le mari adoré de l’une peut être l’homme que sa voisine ne supporterait pas cinq minutes dans sa cuisine.
La joie n’est donc pas contenue dans l’objet aimé.
Et cela ne rend pas l’amour moins beau. Bien au contraire. Le Vedanta ne nous dit pas : « Puisque tout est le Soi, cesse de t’attacher aux autres et pars vivre dans une grotte. » Il nous invite à comprendre ce qui se joue réellement lorsque nous aimons.
Nous croyons aimer des êtres séparés de nous. L’Upanishad nous révèle qu’au fond de cet amour se trouve une réalité beaucoup plus profonde : le Soi reconnaissant, sans que nous le sachions encore, sa propre complétude.
C’est pourquoi Yajnavalkya finit par dire à Maitreyi que le Soi doit être connu. Car tant que nous cherchons notre propre nature à travers ce qui change, notre amour reste accompagné de peur, d’attachement et de dépendance.
Connaître le Soi ne nous fait pas moins aimer. Cela nous permet enfin d’aimer sans demander à l’autre de nous compléter.
Si tu veux approfondir cette vision du Vedanta et découvrir ce que les Upanishads révèlent réellement sur qui tu es, tu peux rejoindre la Sangha lorsque le moment sera juste pour toi.
➞ https://vedantafrancais.com/sangha-vedanta/

