Arjuna a trouvé une solution à son problème : il va tout quitter.
Il ne combattra pas. Il abandonnera le royaume, renoncera à ses responsabilités et préférera vivre d’aumônes plutôt que d’affronter ceux qu’il aime.
Présentée ainsi, sa décision paraît presque admirable.
Après tout, renoncer au pouvoir, à la richesse et à la victoire, n’est-ce pas la preuve d’un grand détachement ?
Pas forcément.
Parce qu’il y a renoncement… et renoncement.
Il est possible de renoncer à quelque chose parce que nous avons clairement compris sa place et ses limites. Mais nous pouvons aussi y renoncer parce que la situation nous fait peur, nous dérange ou menace l’image que nous avons de nous-même.
Vu de l’extérieur, le résultat est identique : nous partons.
Intérieurement, ce sont deux mouvements très différents.
Arjuna ne veut pas se retirer parce qu’il est libre de tout attachement. Il veut se retirer parce qu’il est submergé par ses émotions et qu’il ne supporte plus ce que la situation exige de lui.
Mais comme nous tous, il préfère donner à son envie de fuir une justification un peu plus présentable.
Alors sa peur devient de la compassion.
Son refus d’agir devient de la non-violence.
Et sa fuite prend soudain des airs de renoncement spirituel.
L’esprit est très doué pour cela. Il peut prendre une réaction parfaitement humaine, l’habiller de quelques grands principes et nous convaincre que nous avons atteint un niveau de sagesse absolument remarquable.
Nous ne procrastinons pas : nous attendons le bon moment.
Nous n’évitons pas une conversation difficile : nous protégeons notre paix.
Nous ne refusons pas de choisir : nous lâchons prise.
Évidemment, quitter une situation n’est pas toujours une fuite. Il existe des relations, des engagements et des environnements dont il est juste de partir.
La question n’est donc pas : « Est-ce que je reste ou est-ce que je pars ? »
La véritable question est : « À partir de quelle compréhension est-ce que j’agis ? »
Krishna ne condamne pas le renoncement. Le sannyasa occupe une place réelle dans la tradition védantique. Mais il montre à Arjuna qu’un changement de vie extérieur ne résoudra pas automatiquement sa confusion intérieure.
On peut quitter un champ de bataille et emporter le conflit avec soi.
C’est pourquoi Krishna lui enseigne le karma yoga.
Le karma yoga ne consiste pas à s’agiter davantage, à accepter toutes les responsabilités possibles ou à rester coûte que coûte dans n’importe quelle situation.
C’est une manière d’accomplir l’action appropriée sans faire de son résultat la condition de notre paix.
J’agis du mieux que je peux, en accord avec le dharma. J’offre cette action à Ishvara, l’ordre total. Puis j’accueille le résultat comme il vient, en reconnaissant qu’il dépend d’innombrables facteurs que je ne contrôle pas.
Ce n’est pas de la passivité.
C’est même tout le contraire.
Je cesse d’utiliser le « lâcher-prise » pour éviter l’action. Je lâche plutôt l’idée que je devrais pouvoir contrôler tout ce qui arrivera après elle.
Cette distinction change beaucoup de choses.
Car notre problème n’est pas toujours que nous ignorons ce qui doit être fait. Parfois, nous le savons très bien. Nous voudrions simplement être certains que cela ne nous coûtera rien, ne décevra personne et produira exactement le résultat espéré.
Autrement dit, nous voudrions bien agir… à condition de recevoir le scénario à l’avance.
Arjuna n’obtiendra pas cette garantie.
Il recevra quelque chose de beaucoup plus utile : une compréhension qui lui permettra d’agir sans exiger que le monde se conforme à ses préférences.
Si tu souhaites comprendre le karma yoga au-delà des formules habituelles sur « l’action désintéressée », je l’explique pas à pas dans mon cours consacré à la Bhagavad Gita.
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